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ÉDUCATION SOMATIQUE ET TOXICOMANIE :
le corps vécu (2)


08/01/07 - La prise en charge de l’apprenant

Le sentiment d’impuissance est un sentiment courant chez les usagers. En éducation somatique, on considère que tout être vivant possède des mécanismes physiologiques et psychologiques lui permettant de créer des conditions pour vivre en santé ou pour se régénérer, en cas de maladie.

L’éducation somatique offre à l’usager un cadre pour reprendre contact ces mécanismes. Pour cela, l’éducateur établit une atmosphère de non-compétitivité, de concentration, d’auto observation, de sécurité et non-jugement favorisant l’intériorisation des participants.

Les premières quinze minutes de chaque atelier sont consacrées au partage verbal. Je dis aux participants qu’ils construisent l’atelier avec moi. Chaque participant est invité à nommer son état d’âme ou à préciser les régions du corps sur lesquelles ils désirent porter leur attention.

Généralement, l’éducateur somatique demande aux participants la réduction de l’effort et de la vitesse dans les exercices pratiqués. Pendant les ateliers, le participant n’est pas contraint de suivre un rythme imposé par l’animateur ou par les autres participants. Par exemple, je ne définis pas pour l’usager ce qui lui « convient » comme exercice ou comme rythme.

Dès le premier atelier, je fais comprendre aux usagers qu’ils sont responsables du choix des objets qu’ils vont utiliser (des balles molles ou dures, le bâton de caoutchouc ou en bois, etc.) et de l’état d’esprit avec lequel ils entreprendront les exercices.

Il est très important de faire prendre conscience aux usagers qu’il ne s’agit pas « d’exécuter » les exercices de façon mécanique et automatique, car le résultat des mouvements proposés dépend essentiellement de la qualité de présence de celui qui les pratique.

Je leur rappelle régulièrement que les exercices proposés sont une occasion pour une prise de conscience sur leurs limites et potentiels, que c’est à eux de décider d’arrêter un mouvement qui est douloureux, par exemple. Dans ce cas, mon rôle est de suggérer des mouvements alternatifs. Les usagers sont avertis qu’ils sont maîtres de leur temps, pouvant choisir le moment d’arrêter un exercice et de se reposer en silence.

Un des plus grands défis lorsqu’on travaille avec des usagers est de motiver leur participation régulière aux ateliers. C’est pourquoi, j’insiste, dès la première rencontre, sur le fait que les bienfaits de l’éducation somatique ne sont durables que si la personne pratique fréquemment les exercices.

Il ne s’agit pas du savoir d’un thérapeute qu’il accepte, pas plus que les paroles d’un médecin qu’il fait siennes. Dans le contexte d’un centre de réadaptation des toxicomanies, des exercices en éducation somatique sont un savoir-faire que l’usager peut s’approprier et utiliser dans son quotidien. Les usagers sont invités à établir dans leur quotidien l’habitude de ressourcement et de repos-récuperation en se servant des outils que les ateliers en éducation somatique leur offre.


La sensibilisation de la peau

Frontière entre le « Je » et « l’Autre », la peau est le plus vaste organe du corps humain. Lieu de l’affection par excellence, dans le cas des usagers, la peau est souvent marquée par l’histoire de la consommation.

La reconnaissance de soi (intimité et identité) passe aussi par la texture de la peau, son odeur et sa couleur. Les enjeux liés à l’intimité et à l’identité sont intensifiés lorsqu’un individu attache à sa propre existence la consommation compulsive de substances psychotropiques.

La vue est le sens le plus utilisé dans les sociétés industrialisées contemporaines. Dans ce contexte, le corps devient un objet parmi d’autres, valorisé selon sa forme et son apparence, appréhendé par la vue.

En éducation somatique, par contre, on s’attarde sur le corps senti, subjectif : le développement de la qualité de présence des usagers passe par une utilisation plus globale des sens. Le toucher est alors la première voie sensori-motrice que les différentes méthodes d’éducation somatique visent à éveiller.

Tous les sens sont connectés à la peau : le son chemine à travers la peau de l’oreille et la sensation du goût se fait dans la relation entre un aliment et la peau de la langue…

Dans le cas des usagers, il s’agit alors, de proposer des exercices d’exploration du contact de la peau avec le sol et/ou avec des objets (balles, bâtons, coussins, etc.) Les objets ou le sol deviennent des points de repère pour un travail d’auto massage qui stimule l’enveloppe cutanée et qui amène la personne à (re)délimiter ses frontières et ainsi à déployer son désir d’entrer en relation avec l’extérieur.

La sensibilisation de la peau en éducation somatique est une stratégie pour la (re)découverte de la tendresse, de l’affectivité, de la sensualité et de l’identité, sans laquelle la vie perd toutes couleurs.

De plus, l’éducateur somatique vise à activer le système proprioceptif de la personne en lui proposant des exercices de stimulation de la peau. Le système proprioceptif a des récepteurs sur la peau et il est responsable d’informer l’individu de la situation de son corps en mouvement dans l’environnement.

Lors de mes ateliers en éducation somatique auprès des usagers, un des participants s’est plaint de se sentir sans soutien, anxieux, déraciné et financièrement instable. Dans ce cas, j’ai proposé à la personne des exercices susceptibles de réactiver son système proprioceptif grâce à un travail d’auto massage des pieds, des jambes, du bassin et de toute la colonne vertébrale avec des balles texturées et un bâton de bois recouvert de mousse.

Dans le cas de l’élève en question, grâce à des expériences somatiques concrètes, cette personne a senti sa place dans l’espace, ainsi que des sensations d’enracinement, d’équilibre, de présence et de solidité. Après un certain nombre de cours, cette personne m’a confiée que d’avoir connu ces sensations avait éveillé en lui un état de concentration et d’ouverture dans son quotidien.

Dans ses mots : « les problèmes restent les mêmes. C’est moi qui a changé. Je ne réagis pas aux situations frustrantes de la même façon qu’avant ».

Pour la santé psychomotrice de tout individu, mais surtout pour celle de l’usager, il est alors, très important que les sensations de la peau soient renouvelées. Ne dit-on pas de quelqu’un qui se transforme « qu’il a changé de peau » et de quelqu’un qui est à l’aise « qu’il est bien dans sa peau »?

Plus une personne est habile à ressentir, plus elle est apte à faire des choix afin de faire face aux exigences de la vie. Plus la conscience d’une personne s’élargie, plus elle est en mesure d’accepter que ses problèmes ne sont qu’un aspect de la vie.


La plasticité du tonus, la perception de soi et de l’environnement

En éducation somatique le mot « tonus » fait référence à tension. Un tonus équilibré est nécessaire pour le bon fonctionnement et la protection des organismes vivants. Les mécanismes de régulation du tonus (plus ou moins de tension) ont un rôle essentiel depuis la cellule jusqu’aux comportements psychosociaux.

Le tonus est étroitement lié à la perception, dans la mesure où les différents systèmes qui composent l’organisme ajustent leur degré de tension en fonction des besoins émergents de la constante relation avec l’environnement.

Tout organisme vivant cherche à s’autoréguler. Lorsqu’on parle d’autorégulation, on fait référence à la capacité évolutive inhérente à tous les êtres vivants à s’adapter à l’environnement à travers un jeu de tonus (densification ou relâchement).

Dans le cas des usagers, les mécanismes de modulation du tonus se trouvent souvent en déséquilibre, ce qui peut entraîner l’émergence d’états fluctuants d’anxiété, d’angoisse, d’euphorie, de lassitude, de rigidité, de violence, d’autoritarisme, de victimisation, de détresse, de nervosité, d’absence d’identité, d’agitation, de douleur, de plaisir, de peine, de colère et de peur.

La spécificité de l’éducation somatique est l’utilisation, par les professionnels de ce domaine, du mouvement du corps pour avoir accès au système nerveux des personnes et tenter ainsi d’éveiller leur capacité naturelle d’autorégulation.

La toxicomanie ne se restreint pas à la dépendance d’un produit, elle touche surtout à l’expérience qu’un usager a de soi lorsqu’il consomme. Dans le cas des usagers, leur perception de soi et de l’environnement est biaisé par la consommation.

L’éducation somatique peut contribuer au traitement de l’usager en proposant des exercices qui modifient la perception qu’il a de lui-même et du monde. Le mot « percevoir », vient du latin « saisir par les sens ». Les propos de l’éducation somatique orientent la personne vers le raffinement de ses sens afin de lui faire percevoir son état somatique actuel et de lui donner accès à l’expérience d’autres états somatiques.

En éducation somatique, les exercices proposés tentent d’exposer l’usager à des modes de perception de soi et de l’environnement différents de ceux auxquels il est habitué.

Dans le cas des usagers en réadaptation, il me semble impossible que quelqu’un puisse (re)trouver sa place dans la société s’il a l’impression de ne jamais contrôler l’espace-temps primordial de son corps. Il n’est pas rare que l’usager perçoit son corps comme « possédé » ou soumis à l’espace-temps de la consommation.

Pour l’usager, il y a une profonde division entre le « Je » et le corps. Par moments, le «Je» veut se libérer et le corps désire la drogue, alors qu’à d’autres moments, le «Je» désire la drogue et le corps veut s’en libérer.

Au travers de la proposition d’enchaînement des mouvements à la fois inhabituels, lents et simples, l’éducateur somatique contribue à changer le focus d’attention de l’usager, qui est la plupart du temps sur le désir de consommer, sur l’effort pour s’abstenir ou sur la lutte pour maintenir l’abstinence.

Par exemple, l’éducateur somatique peut proposer des exercices qui mettront en marche des mécanismes du tonus musculaire. On jouera avec des séquences de mouvement qui demandent à l’élève du contrôle ( plus de tonus) et de l’abandon (moins de tonus).

L’usager intégrera les notions de contrôle et d’abandon par son propre vécu au fur et à mesure qu’il intègre ses apprentissages somatiques.

Les éducateurs somatiques partagent avec des scientifiques tel que Damasio, Varela et Berthoz la compréhension que l’acquisition de concepts entretient une relation d’interdépendance au phénomène de la perception.

Ceci signifie que les facultés de raisonnement, responsables pour les conceptions du moi et du monde sont étroitement liées aux facultés sensori-motrices.

Une autre tactique de l’éducateur somatique pour amener les participants à un changement de la perception est, entre autres, de les inviter à s’intéresser au processus du mouvement plutôt qu’au résultat final du mouvement.

Dans un de mes cours, j’ai proposé aux usagers un exercice qui consistait à rouler la tête sur un bâton de bois. Je leur ai d’abord demandé d’amener leur attention à l’intérieur de leur propre visage, qui était donc, «vu de dedans ».

Tout en continuant de rouler la tête sur le bâton, je leur ai suggéré d’ouvrir leur focus d’attention vers l’ensemble du corps et ensuite, d’ouvrir encore le focus vers le son que les autres participants faisaient en roulant leur tête.

Dans cet exemple, en plus de s’auto masser la tête, l’usager faisait l’expérience de se percevoir sous différents aspects (visage de dedans, ensemble du corps et soi par rapport aux bruits d’autres personnes).

Le jeu somatique du focus permet à l’individu de retrouver, selon sa personnalité et ses besoins, une plus grande capacité à voyager entre différents modes d’attention. Plus un organisme a une attention flexible, plus il augmente ses chances d’adaptation aux différentes situations et aux différents environnements auxquels il est confronté.

Selon Hannaford (1995), la majorité des usagers «fonctionne» dans un mode de survie. Les « patrons de la survie » consistent en une série de réactions physiologiques dues à un stress momentané, soudain ou soutenu.

Pour se défendre ou se protéger, les organismes vivants ont recours à des mécanismes d’hypotonicité (très peu ou absence de tonus) ou d’hypertonicité (tonus très élevé). Ces états d’hypertonicité ou d’hypotonicité peuvent devenir chroniques et se cristalliser dans un schéma corporel qui devient l’identité même de la personne.

Des exercices en éducation somatique font appel à des voies sensori-motrices autres que celles mises en place par les « patrons de la survie ». De cette façon, la désarticulation graduelle des « patrons de survie » permet à la personne d’avoir accès à d’autres sphères de la conscience (la créativité, par exemple) et à connaître d’autres aspects d’elle-même souvent cachés ou oubliés par la problématique de la dépendance.

Débora Bolsanello

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